Interview d'Albert Uderzo par Pierre Marchand

Autour d'une bonne cuisine italienne, plutôt toscane que romaine, L'Astérisque a mis les petits plats dans les grands pour faire passer à table deux acteurs essentiels de l'aventure actuelle et future d'Astérix. Pierre Marchand, breton devant l'éternel, éditeur historique des premiers guides sur la Bretagne chez Gallimard avant de devenir, chez Hachette, notamment, l'éditeur du fonds Astérix, et Albert Uderzo que ses origines italiennes ne prédisposaient pas à devenir breton d'adoption.

Pierre MARCHAND : originaire du Marais breton, élevé au pays de Redon et malouin d'adoption, je trouve que vous auriez dû placer le village d'Astérix au sud de la Bretagne !

Albert UDERZO : tiens, on m'avait proposé de nombreux sites possibles pour le village, mais jamais en Bretagne Sud…

P.M. : la présence des femmes est relativement importante dans les albums d'Astérix. Or selon, le dicton populaire, la Bretagne du Nord est masculine quand la Bretagne du Sud est féminine. On dit que la Bretagne du Nord est belle et que celle du Sud est jolie…

A.U. : la réalité est que la Bretagne du Nord est la seule que je connaissais depuis mon enfance. Depuis le patelin où j'ai vécu pendant la guerre, "Les Villages", ça ne s'invente pas, situé près de Saint-Brieuc, on allait à bicyclette jusqu'à Erquy. C'est principalement ce que je connaissais.

P.M. : est-ce vraiment un hasard quand on sait que c'est la région où l'on trouve le plus de vestiges romains de toute la Bretagne ?

A.U. : lorsque j'ai dessiné la loupe, j'étais resté volontairement très flou. Le village est quelque part en Bretagne… Or, il n'y a pas très longtemps, on m'a montré sur une carte d'état-major, l'existence d'un promontoire à Erquy, baptisé "Camp de César", dont j'ignorais l'existence, comme la plupart des Bretons de la région d'ailleurs… On y a découvert un tumulus romain destiné à combattre face à un village gaulois… C'est amusant, non ?

P.M. : je trouve qu'Astérix a un caractère fort et rude, un vrai caractère breton en fait. Avez-vous déjà rencontré des Astérix chez les Bretons ?

A.U. : je me souviens d'un "Robert", c'était en 1940-41, je crois. Il recueillait les aviateurs anglais, les habillait et leur permettait de repartir vers la Grande-Bretagne. Je me souviens du jour où les Allemands, qui l'avaient démasqué, lui ont tiré dans les jambes pour l'empêcher de s'enfuir à tout jamais… Et puis beaucoup d'autres dont je me souviens la joie de vivre éternelle.

P.M. : je reviens sur le village d'Astérix. A propos de sa localisation, vous appliquez la même méthode que les Gaulois avec Alésia. En réalité, personne ne sait avec précision où se situe l'emplacement exact. On reste dans le secret, comme pour la potion magique que nous serions nombreux à vouloir utiliser…

A.U. : je n'ai pas le droit de vous en dire plus. A propos des boissons gauloises, par contre, je me souviens du tabac qui faisait épicerie à "Les Villages". Il était tenu par une vraie Bretonne, solide, et sa fille. Les clients qui venaient réclamaient une bolée de cidre, mais pas celui que nous connaissons, non, un cidre non gazeux, acide.

P.M. : le cidre "un peu que", comme on disait en Bretagne. Il y avait l'hydromel que faisait mon père. Je me souviens, ce fut à l'origine de ma première cuite… Mais Astérix ne boit rien d'autre que la potion du druide. Au fond, ce qui est le plus breton chez lui, ce sont à la fois les menhirs de son copain Obélix et son caractère. J'aimerais évoquer ici un film que j'adore, qui me ramène à la mer et à la Bretagne : "le Crabe-Tambour" de Pierre Schoendoerffer où Jacques Dufilho est un enfant d'Astérix.

A.U. : pour moi, les Bretons sont des taiseux, gens qui parlent peu dotés d'un cœur extraordinaire. Avant de finir le repas, je voulais évoquer avec vous l'idée de développer une collection assez complète d'Astérix en langues régionales, dont le breton, bien sûr. Mais aussi l'alsacien, le corse, la langue d'oc etc... Qu'en pensez-vous ?

P.M. : magnifique, quelle meilleure réponse pour faire la démonstration qu'Astérix, le héros breton, est universel parce qu'attaché aux cultures authentiques !…

extrait du site officiel d'Astérix : http://www.asterix.tm.fr/france/index.asp?f=1