Interview d'Albert Uderzo par Anne Porquet

Comment Astérix est devenu breton ? Albert Uderzo revient sur la naissance du malin petit gaulois. Des souvenirs d'enfance dans les Côtes d'Armor et la volonté de créer un personnage "bien de chez nous" ont marqué la destinée de cette figure indéboulonnable de la BD française.

Anne Porquet : pourquoi Astérix est-il breton ?

Albert Uderzo : Quand René Goscinny a écrit son scénario, je lui ai demandé où installer notre personnage. Il m'a répondu : "N'importe où au bord de la mer, cela facilitera ses voyages". A part Paris, je ne connaissait alors qu'une seule région de France : la Bretagne, que j'ai découverte pendant les moments tristes de l'Occupation. Cette époque était difficile à vivre à Paris, nous n'avions presque rien à manger. J'avais 14 ans et j'avais très faim. Mon frère qui avait oublié de prendre son train pour aller faire son STO en Allemagne, s'était réfugié en Bretagne. Il m'a convaincu de le rejoindre parceque la Bretagne, cela signifiait au moins des pommes de terre. Nous étions dans les Côtes-d'Armor, c'est pourquoi Astérix est devenu Armoricain.

Anne Porquet : les habitants du port d'Erquy sont certains que ce lieu est bien le village d'Astérix ...

Albert Uderzo : je connaissais bien Erquy à cette époque là. Mais je ne savais pas du tout qu'il existait une plateforme au-dessus du port qui s'appelait le camp de César. Je l'ai appris plus tard. Lors d'une visite, je suis monté dans un hélicoptère pour montrer ces fameux trois rochers que j'avais dessinés sur la carte de Gaule sans me douter un seul instant qu'il y avait trois rochers aux abords du port d'Erquy. C'est une chose vraiment étonnante.

 

Anne Porquet : vous ne vous êtes pas inspiré d'Erquy pour dessiner le village ?

Albert Uderzo : ah, mais pas du tout. Si c'était le cas je le dirais.

Anne Porquet : aujourd'hui, la musique celtique connaît un grand succès. Assurancetourix le barde va-t-il enfin en profiter ?

Albert Uderzo : On n'aurait peut-être pas osé le baillonner autant si la musique celtique avait été aussi connue en 1959 ! On a pris le contre-pied des choses établies : les bardes étaient des poètes, ils chantaient les louanges de leur chef. On a opté pour un barde qui chante si mal que personne ne peut l'écouter. Je ne peux plus changer les choses, les lecteurs ne me le pardonneraient pas. Mais maintenant que je m'investis davantage dans les scenarii, depuis le départ de mon malheureux ami, je fais en sorte que le barde ait une valeur. Comme dans Astérix chez Rahazade, où grâce aux cataclysmes qu'il déclenche, il sauve cette pauvre princesse. Là, il mérite d'assister au banquet.

Anne Porquet : dans chaque album, on trouve une allusion à la potion ...

Albert Uderzo : On se sert de l'actualité pour la transposer à l'époque gauloise. Or l'écologie fait partie de l'actualité des Français depuis un certains temps. J'imagine que les Gaulois n'avaient pas ces soucis là. mais on s'amuse à les traduire comme ça pour chatouiller un peu les Français d'aujourd'hui, pour qu'ils se sentent concernés.

Anne Porquet : il n'y a pas de cérémonie rituelle dans Astérix. Pourquoi cette absence de dimension religieuse, pourtant très importante chez les Gaulois ?

Albert Uderzo : ce n'est pas notre propos de rentrer dans une religion quelconque, même si c'est une religion lointaine comme celle des druides. La religion c'est trop important, c'est trop grave. Nous nous adressons d'abord à des enfants. Nous avons une ligne très stricte dans ce domaine : ne jamais faire dans la religion, ni dans la politique - sauf pour se moquer de ses travers. Laissons les enfants dans leur imaginaire.

Anne Porquet : Astérix ne triche-t-il pas en buvant de la potion magique ? Aujourd'hui, on pourrait dire qu'il se dope ...

Albert Uderzo : la grosse différence, c'est la potion magique ne porte pas de préjudice après l'emploi. Il fallait absolument que l'on trouve un truc pour permettre à nos bonshommes de s'en sortir face aux légions romaines. On a pensé au côté druidique. Un druide ne pouvait faire qu'une potion magique pour sauver le village. Astérix n'est pas un tricheur. Il se sert sciemment de la potion. Et Panoramix en a bien précisé l'emploi : elle doit être utilisée exclusivement contre les romains. C'est pour la sauvegarde du village et de sa "civilisation". Il n'y a pas de distribution gratuite de potion, seulement quand le danger se profile.

Anne Porquet : vous abordez le thème de l'égalité homme-femme dans la rose et le glaive. Cette question vous préoccupe-t-elle ?

Albert Uderzo : J'ai pris ce thème car on nous a souvent accusés d'être misogynes parce que l'on ne montrait pas assez le rôle de la femme dans les histoires de nos Gaulois. Goscinny s'en défendait, expliquant qu'ils étaient assez grotesques et que l'on n'osait pas trop montrer les femmes sous un mauvais jour. Nos personnages sont une telle caricature qu'on a pas voulu trop y mêler les femmes.

Anne Porquet : Dans la resistance d'Astérix aux Romains, peut-on voir une allusion à la resistance à la mondialisation ? Etes-vous un "José Bové de la BD" ?

Albert Uderzo : chaque chose à sa place. José Bové ne se reconnaît pas dans Astérix et je ne me considère pas comme le "José Bové de la bande dessinée". Aujourd'hui, cela aurait une connotation xénophobe mais la consigne en 1959 était de faire "français". On avait alors un sentiment de ras-le-bol devant l'invasion de la BD américaine. Je ne la renie pas car c'est grâce à elle que je suis entré dans ce métier, que j'ai pris goût à la BD. Mais après la guerre, nous, les auteurs et les dessinateurs, avions du mal à trouver une place dans un journal français. Toutes les BD ou presque étaient achetées aux Etats-Unis. C'est alors qu'est arrivé un homme courageux, François Clauteaux, qui a eu envie de réagir en créant le journal Pilote. Sans lui, nous n'aurions jamais pu imposer un personnage comme Astérix. Il aurait été refusé par toutes les rédactions car il ne correspondait pas à l'archétype du héros de BD de l'époque.

 

Extrait du hors série de Bretagne Magazine de mars 2001.